— Eh bien moi, je sais, dit le chevalier avec un sourire de contentement. Cela m’a été raconté par les plus hautes autorités de l’Etat, en particulier le Premier des ministres.
Il précisa qu’au commissariat on se serait arrangé pour que le ministre fautif fût reconduit en avion, après les interventions du Consul et de notre ambassade à Rabat désireuse d’étouffer dès sa naissance un tel scandale. La rumeur avait soufflé avec force sur les invités de la soirée, puisqu’elle était vraisemblable, même si elle traînait depuis M. André Gide. Cela choqua de nombreuses oreilles. Le Maroc ouvrit une enquête, et le Parquet de Paris confia à la brigade des mineurs le soin d’interroger l’étourdi qui devint aussitôt très vague. A part ce fait non vérifiable, asséné comme une vérité par le chevalier, on apprit le lendemain dans des gazettes que cette activité insane était courante dans les bosquets des oasis et les riads de Marrakech. Plusieurs touristes se retrouvèrent bloqués pendant des heures par la police marocaine qui avait feint de découvrir semblable délit dans leur hôtel. Il n’y avait cependant rien de neuf dans la médina. A l’époque éloignée du Protectorat, le pacha du Maroc tirait l’essentiel de ses revenus des maisons closes, et ses rabatteurs offraient des danseuses de douze ans aux libidineux.
Aujourd’hui régnait un pareil dévergondage. Des jeunettes arrivaient de Casablanca par trains entiers pour rejoindre les bandes de gamins qui se proposaient aux Européens entre deux âges, riches et égrillards, et les emmenaient dans les villas de la Palmeraie ou les bars du quartier de l’Hivernage avant de plonger derrière des buissons. Les autorités fermaient d’ordinaire les yeux sur ces pratiques connues, afin de ne point nuire au tourisme qui rapportait.
Avant que s’enlisât une procédure contre le trop bavard chevalier de Ferry, une nouvelle polémique faillit le tourmenter. Il donnait ses cours sur les fenestrons de préférence aux amphithéâtres, et plutôt que des polycopiés remettait des livres à ses éditeurs qui les faisaient fleurir pour un public plus large et plus rentable. On s’aperçut ainsi que le chevalier n’avait point professé à l’Université depuis des années, quoiqu’il fût rétribué chaque mois pour quatre mille quatre cent quatre-vingt-dix-neuf euros. Le président de la faculté autonome Paris-Diderot s’en émut et réclama une jolie somme au déserteur. Que croyez-vous qu’il arriva ? Rien. Le duc de Sablé, M. Fillon, dont le chevalier était un ami, paya la facture. Le Conseil d’analyse de la société où le chevalier avait été détaché relevait du Premier des ministres.