s’obstine à répondre, conformément aux principes de la plus vieille sagesse marchande, que le client est roi. Si l’exercice de la liberté humaine doit se confondre avec la question des choix d’un consommateur confronté à un marché donné, chacun se retrouve, en effet, légitimement fondé, pourvu qu’il y mette le prix, à exiger qu’une offre corresponde à n’importe laquelle de ses demandes, fut-elle la plus absurde ou la plus immorale.
Du point de vue libéral-libertaire, il est ainsi parfaitement légitime de défendre jusqu’à ses ultimes conséquences l’idée d’un « droit de tous sur tout » (selon l’expression de Hobbes), que ce soit, par exemple, le droit d’exploiter librement son prochain, ou d’épouser son chien, ou encore de travailler joyeusement à remplacer le « vieil homme » (selon l’expression de Saint Paul et Saint Augustin) par l’homme nouveau, c’est-à-dire — selon la définition, de nos jours, la plus couramment admise — par un « animal assis, qui contemple un écran » ; remplacement qui constitue, certes, un progrès, mais dont la réalisation intégrale semble inclure un certain degré d’assistance chimique, voire, probablement, quelques indispensables modifications génétiques7.
Il est, naturellement, devenu très difficile de remettre en question un postulat dont l’« évidence » est destinée à s’accroître au rythme de l’accumulation du capital. Le meilleur moyen d’y parvenir reste, sans doute, de commencer par rétablir les conditions réelles de sa genèse historique. Il est ainsi nécessaire de rappeler que le paradigme de l’homo economicus (comme celui, parallèle, de l’homme-machine8) n’est apparu philosophiquement qu’aux XVIIe et XVIIIe siècles ; et qu’il ne prend donc son sens qu’une fois replacé à l’intérieur des processus historiques qui ont fondé la modernité, en désenchantant le monde, et en émancipant progressivement l’individu des différentes tutelles exercées sur lui par les pouvoirs traditionnels, autrement dit par ceux dont l’autorité symbolique ne pouvait reposer sur un appel à la Raison ou à l’intérêt bien compris9. Or, il suffit de développer, un tant soit peu, ce point décisif pour ruiner, du même coup, le second postulat de la gauche moderne (et peut-être, malheureusement, celui de toute Gauche possible) : l’affirmation que le système capitaliste représente une forme accomplie de conservatisme social, politique et culturel, et constitue, dans son projet métaphysique comme dans ses réalisations pratiques, une simple puissance du passé, fondée sur les dominations privilégiées de l’Armée, de l’Église et de la famille patriarcale. Un minimum de connaissances historiques suffit — au contraire — à attester que, des physiocrates à Turgot ou Adam Smith, c’est bien à la philosophie des Lumières elle-même que l’idéologie libérale n’a jamais cessé d’emprunter la totalité des catégories philosophiques (Individu, Raison, Progrès, Liberté) nécessaires à sa formation. En un sens, il convient même de dire que seule l’Économie politique — comme religion du capital — a su conduire l’individualisme des Lumières à son extrémité logique : une monadologie radicale, dans laquelle le Marché demeure l’unique instance capable de préétablir une harmonie entre des individus rationnels, définis, par hypothèse, comme sans filiation ni attachements particuliers, c’est-à-dire comme de simples calculateurs égoïstes10.
Ce n’est que de nos jours, qu’il est possible de commencer à mesurer exactement les effets politiquement catastrophiques de la croyance au caractère conservateur de l’ordre économique et libéral. C’est ce postulat insensé qui, depuis trente ans, n’a cessé de conduire mécaniquement la plupart des militants de gauche, à tenir l’adoption a priori de n’importe quelle posture modernisatrice ou provocatrice — que ce soit sur un plan technologique, moral ou autre — pour un geste qui serait toujours, et par définition, « révolutionnaire », et « anti-capitaliste » ; terrible confusion qui, il est vrai, a toujours eu l’incomparable avantage psychologique d’autoriser ceux qui s’y soumettaient, à vivre leur propre obéissance à l’ordre industriel et marchand comme une modalité exemplaire de la « rebel attitude ».